Lalla Fadhma N’ Sumer, la Jeanne d’Arc du DJurdjura

 LA DERNIERE TENTATION DE LLA FADHMA N SUMMER: LE MYSTERIEUX BOUBAGHLA

Lalla Fatma N’Soumer, en kabyle Lla Fadhma n Sumer fût une figure importante du mouvement de résistance kabyle durant les premières années de la conquête coloniale française en Algerie. Son vrai nom est Fadhma Nath Si Ahmed, elle est surnommée la Jeanne d’Arc du Djurdjura par l’historien Massignon.L’impact de son rôle joué contre l’occupation française de la Kabylie a été tel, qu’elle a été perçue comme l’incarnation de la lutte et de l’héroïsme. Lalla, l’équivalent féminin de sidi, est un titre honorifique réservé aux femmes de haut rang, ou qui sont vénérées comme des saints. Fadhma n’est que  la prononciation berbère du nom arabe Fatima, un prénom très populaire dans le monde musulman du fait qu’il fût  celui  de la fille préférée du prophète, épouse du calife Ali, et duquel dériva le nom « fatimide » de la célèbre dynastie shiite.

N’Soumer est née dans le village kabyle de Ouerdja près de Ain El Hammam, d’une famille de marabouts, autour de  Juillet  1830. Selon des sources concordantes, elle devait  avoir eu 4 ou 5 frères et sœurs. Son père, Sidi Ahmed Mohamed, a dirigé l’école coranique (appelée en kabyle  thimâammert) de Sidi Ahmed u Meziane dans le village voisin de Sumer. Les sources traditionnelles sont unanimes que Fadhma ait montré un caractère décisif et entêté dés sa petite enfance. Par exemple, elle a insisté sur le suivi des leçons coraniques à l’école de son père, un comportement social très inhabituel pour une jeune fille dans la culture berbère.

Mariage et  renoncement
Quand elle avait 16 ans, ses parents  avaient arrangé son mariage, comme l’exigeait la tradition, avec  Yahia Nath Iboukhoulef, un de ses cousins ​​maternels, qu’elle a refusé d’épouser afin de reprendre  ses études religieuses. Chose qui était rare pour une femme Kabyle du 19ème siècle, de rejeter le rôle d’épouse et de mère et d’aspirer au rôle exclusivement masculin de savant religieux. Cela va constituer la principale source de ses problèmes qui la conduiront à sa mise en quarantaine, elle et sa famille comprise.

Etant considérée comme une tabudalit (une femme possédée par l’Esprit), elle a fini, pour échapper à la triste réalité de son sort, par adopter  une vie d’ascète, commise à la pratique et l’étude de la religion, ce qui la conduira à continuer ses études à thimâammert dans le village de  Sumer. Après la mort de son père, son frère aîné Si Tahar, qui fût lui-même doué d’un grand charisme, avait pris la succession pour la gestion de l’école. Comme son père et ses frères, Lalla Fadhma était une adepte de la confrérie mystique de la Zaouia Rahmania de Sidi Mohammed Ben Abderrahmane Bou Qabrein (Le Saint ou le Wali aux 2 Tombeaux).

Peu de temps après, il a été dit que Lalla Fadhma avait des visions à travers  lesquelles elle rentrait en contact avec le wali, et qu’elle était en mesure de prévoir l’avenir. Sa renommée se répandît et les musulmans de toute la Kabylie venaient à elle pour lui demander conseil et  lui offrir des cadeaux. A Sumer, elle se mettait à recevoir les pèlerins dans une pièce de la maison familiale qui existe encore aujourd’hui. Ses aptitudes à prévoir l’avenir lui faisaient dire un jour à son frère que « toutes les nuits je vois des armées venir nous envahir, nous devons nous préparer ». Son frère  prenait bien au sérieux ses prédictions et lança un appel à la mobilisation de tous les villages environnants.
Pour tous, cette femme  ermite semblait, non seulement pieuse et sage, mais aussi jeune et belle ; elle prenait  grand soin de son corps et de ses vêtements, et elle s’ornait  habituellement de bijoux de luxe. Tout ce monde qui la connaissait de près ou de loin portait une vive admiration pour ses qualités physiques et morales..

La derniére tentation de Lla Fadhma: le mystérieux Bou Baghla
Qui dans la Kabylie n’a pas entendu parler de  Bou Baghla? Parmi les profanes c’est tout le monde qui lui attribuerait une existence fictive, d’un être  appartenant à l’imagination romanesque. Et pourtant c’était un personnage  bel et bien réel qui avait son empreinte d’héroïsme dans  l’histoire des mouvements insurrectionnels algériens. Les Français ont commencé leur occupation d’Alger en 1830, en commençant par un atterrissage à Sidi Fredj. Comme l’occupation se transformait progressivement  en colonisation, la Kabylie est restée la seule région indépendante du gouvernement français. La répression coloniale en Kabylie augmentait avec la détermination des Kabyles à résister et à défendre leur région…

Un tournant dans la vie de Lalla Fadhma devait se produire avec l’arrivée en Kabylie, vers 1849, d’un homme mystérieux qui se présentait comme Mohamed Ben Abdallah (le nom du Prophète), mais qui est plus communément connu justement sous le nom de Bou Baghla. Il était probablement un ex-lieutenant dans l’armée de l’Emir Abdelkader, vaincu pour la dernière fois par les Français en 1847. Bou Baghla ayant refusé de se rendre lors de cette bataille perdue, prit la décision de se retirer en Kabylie. De là, il a commencé une guerre contre les armées françaises et leurs alliés, en employant souvent des tactiques de guérilla. Bou Baghla était un combattant acharné et très éloquent en arabe. Il était très religieux, et quelques légendes évoquaient ses talents de thaumaturge (producteur de miracles).

Bou Baghla se rendait souvent à Sumer pour discuter  avec les membres de haut rang de la communauté religieuse, et Lalla Fadhma est vite attirée par sa forte personnalité. Inversement, l’implacable combattant a été attiré par une femme si résolument prête à contribuer, par tous les moyens possibles, à la guerre contre les Français. Avec ses discours inspirants, elle a convaincu beaucoup d’hommes de se battre comme Imseblen (volontaires prêts à mourir en martyrs) et, elle-même, avec d’autres femmes, avait participé au combat en cuisinant les repas et en fournissant  des médicaments et du confort aux forces combattantes.

Les sources traditionnelles racontent  qu’un lien fort a été formé entre Lalla Fadhma et Bou Baghla. En fait, à ce moment, Bou Baghla avait quitté sa première femme (Fatima Bent Sidi Aissa) et renvoyait  à son propriétaire une esclave qu’il avait comme concubine (Halima Bent Messaoud). Mais de son côté, Lalla Fadhma n’était pas libre: même si elle a été reconnue conformément à l’institution kabyle comme tamnafeqt (“femme qui a quitté son mari pour revenir à sa famille), le lien matrimonial avec son mari était encore en place, et que ce dernier refusa de la libérer, même  en échange d’une contrepartie matérielle. L’amour entre Fadhma et Bou Baghla était condamné à rester  platonique, mais il y avait des expressions physiques qui trahissaient la nature secrète de  ce sentiment entre eux.

Fadhma était présente à de nombreux combats dans lesquels Bou Baghla a été impliqué, en particulier la bataille de Tachekkirt gagnée par les forces de Bou Baghla (18-19 Juillet 1854), où le maréchal français Randon a été capturé mais réussit à s’échapper plus tard.

Le 26 Décembre 1854, Bou Baghla a été tué; certaines sources affirment que sa mort était due à la trahison de certains de ses alliés. La résistance est restée sans  leader charismatique et sans commandant capable de la guider efficacement. Pour cette raison, pendant les premiers mois de 1855, sur un sanctuaire construit au sommet du pic d’Azrou Nethor, non loin du village où Fadhma est née, il y avait un grand conseil entre les combattants et des personnalités importantes des tribus de Kabylie. Ils ont décidé d’accorder à Lalla Fadhma, assistée  de ses frères, le commandement de combat. Les batailles qui auront lieu en Kabylie seront nombreuses mais Lla Fadhma s’était déjà distinguée, particulièrement dans la bataille d’Oued Sebaou, en1854, où elle avait fait preuve d’un courage et d’une détermination exemplaires alors qu’elle n’avait que 24 ans.

Pacification de la Kabylie : résistance et reddition
Fatigué des actions de combat continues de la résistance Kabyle, le général Randon, nommé maréchal de France, assisté de  ses 2 généraux Mc Mahon et Maissiat, dans la fin du printemps 1857, avait décidé d’effectuer ce qui a été appelé par les Français  la «pacification de la Kabylie“. Pour l’assaut, il rassembla une armée d’environ 45.000 hommes (35.000 soldats français et quelques troupes composées de milliers d’indigènes ou de goums), divisée en plusieurs colonnes qui attaquent en masse et en même temps sur tous les fronts de la résistance Kabyle. L’offensive  commença le 17 mai 1857

La défaite était inévitable pour les Kabyles, du fait de leur infériorité numérique et militaire par rapport à l’ennemi ; leurs villages et leurs  tribus tombaient les uns  après les autres jusqu’à leur capitulation totale en espace de quelques mois. La première tribu à être vaincue  était celle des Ath  Yiraten; sur leur désormais territoire, les Français ont commencé à construire un fort (Fort Napoléon, nommé d’après Napoléon III)  le 14 Juin de l’année 1857.

Une ligne de défense solide organisée par les kabyles réussît  le 24 juin, à stopper, au prix de grosses pertes (44 morts et 327 blessés) et, seulement temporairement, les assaillants français à Icherriden grâce à une soudaine attaque provenant des tranchées  creusées sur le terrain. Selon les sources traditionnelles, Lalla Fadhma  qui avait pris part à la bataille avait  ordonné que les combattants soient  attachés les uns aux autres avec des cordes pour que personne ne soit tenté de fuir. Quelques jours plus tard, cependant, l’armée française usant de l’artillerie  réussît à éliminer  ces défenses et,  le 28 Juin, presque toutes les grandes tribus devaient capituler (Ath Yenni, Ath Wasif, Ath Boudrar, Ath Mangellat, entre autres). Lla Fadhma, en fuite, sera accueillie par Si Tahar Ben Mahieddine, un notable de la région de Tablat où elle trouvera refuge dans la Zaouïa de Sidi Ali Boumali à Tourtatine,  dans la commune de El Aissaouia qu’elle quittera plus tard pour aller se refugier dans un village caché par le plus inaccessible des pics du Djurdjura, le village de Takhlijt Ath Atsou près du col de Tirourda.

Le 11 Juillet, le dernier village tenu par les rebelles kabyles, Takhlijt à Ath Atsou, a été pris d’assaut par les Français et conquis. Les rapports sur la lutte n’ étaient  pas clairs: il a été rapporté qu’il y avait des épisodes de corruption et de trahison qui laissaient envisager l’hypothèse d’une complicité locale, ce qui est hautement probable, car le  mouvement dans cette zone quasi impossible d’accès, sans guide expert, aurait été presque impossible pour les français. Certains rapports français attribuaient la trahison kabyle au frère de Lalla Fadhma, Sidi Tayeb, qui aurait vendu sa tribu et sa sœur en échange de la promesse de ne pas nuire  au village où sa sœur et ses troupes se cachaient. Mais il est plus probable aussi que cette trahison n’était que le résultat de la reddition après la défaite militaire.
Toutefois, même s’il y avait eu un accord, l’armée française ne l’aurait pas respecté, son objectif était d’envahir jusqu’à l’ultime village  et forcer Lalla Fadhma à sortir de la maison où elle se cachait avec les autres femmes et  enfants. Finalement toutes les batailles étaient perdues. S’étaient illustrés dans cette formidable démonstration de résistance singulière par son  leadership féminin, outre Lla Fadhma et Bou Baghla, Sidi Hadj Amar, Si Seddik Ben Arab, Si El Djoudi  et Sidi Tahar.

Lalla Fadhma N’Soumer et environ 200 autres  prisonniers  parmi lesquels des femmes et des enfants on été  envoyés dans un camp de détention situé dans  la Zaouia de Béni Slimane à  Tablat, sous contrôle d’un bachagha (autorité locale) fidèle à la France.
Sa riche bibliothèque, contenant des travaux religieux et scientifiques, a été  détruite par l’armée française. Affectée par la mort de son frère, en 1861, elle mourût en 1863 à Béni Slimane à l’âge de 33 ans. Ces restes ont été transférés en 1995 du cimetière de Sidi Abdallah, prés de la Zaouïa Boumali à Tourtatine vers le Carré des Martyrs à El Alia.

Lalla Fadhma, aujourd’hui.

Après plus d’un siècle de sa mort, la gloire de Lalla Fadhma est toujours vivante et présente dans toute l’Algérie, et en particulier dans sa région, la Kabylie. En fait, elle a inspiré de nombreux artistes et groupes qui ont composé des images et des chansons pour immortaliser sa mémoire. L’une des plus belles chansons lui a été dédiée par le groupe kabyle Thagrawla qinsi que par le chanteur Rabah Asma pour ne citer que ceux-là.Une association féministe algérienne a été rebaptisée Filles de Lalla Fatma N Soumer en son honneur.

Le parcours de Lalla Fadhma comme  exemple d’une femme fidèle et intrépide, présente un intérêt et une référence pour les générations de toutes les époques. En effet, quand, en 1995 ses restes furent transférés  au cimetière des héros  à El Alia, prés d’Alger, la date et l’heure de la cérémonie n’ont pas été  rendues publiques par les autorités, mais seulement révélées  à la presse une fois l’événement terminé. Les autorités d’Alger avaient craint que le personnage de l’héroïne n’inspirât le mouvement féministe dans sa révolte contre le nouveau projet de loi sur le code de la famille, jugé par beaucoup comme extrêmement dur vis-à-vis de la condition de la femme. De cette manière, les autorités n’avaient pas à faire face à d’éventuelles  manifestations par les féministes et les associations de femmes qui trouveraient, en la circonstance, dans le personnage de Lalla Fadhma, matière à inspiration pour déclencher leur révolte

Rachid C.

(Sources principales : Wikipedia English, Wikipedia Français . traduit et synthetisé par RC)

 

Bibliographie

Emile Carrey, Récits de Kabylie. Campagne de 1857, Paris 1858
Adolphe Hanoteau, Poésies populaires de la Kabylie du Jurjura, Paris 1867
Tahar Oussedik, Lalla Fadhma n’Summer, d’Alger, Laphomic, 1983
Boukhalfa Bitam, Fadhma N’Soumer. Une conférence  sur le combat de l’Illustre fille de werja, Draa Ben Khedda, Aurassi, 2000

 

 

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